• 2 février 2021

Cadillac Eldorado 1959

Cadillac Eldorado 1959

Cadillac Eldorado 1959 1024 576 Convertible Auto-Club

Été 1965...

Par Gilles Falardeau

Un soir de ce bel été, mon père, un prospère commerçant dans l’immobilier et l’automobile dans la ville de Québec, arrive à la maison au volant d’un mastodonte: une Cadillac Eldorado 1959 convertible de couleur bleu ciel avec le toit blanc qu’il a achetée, avec d’autres véhicules, dans un encan mensuel à Ville-St-Pierre sur l’île de Montréal.

En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, de nombreux voisins entourent le véhicule pendant que mon père, vendeur invétéré, leur livre un bref historique de la marque.

Un peu d’histoire sur la marque Cadillac

Créée en 1902, la firme Cadillac devient rapidement un « dream car » de General Motors et connaîtra une rapide expansion dans le « boom » économique d’après-guerre. En 1952, les modèles de l’année arborent fièrement un motif doré à l’avant du capot afin de marquer le “Golden Jubilee”. Cette façon distinctive de souligner le cinquantième anniversaire de la marque inspirera un peu plus tard le nom du modèle de la Cadillac «Eldorado», évoquant une cité d’Amérique du Sud à la richesse légendaire. En 1958, deux millions de véhicules ont été vendus sur le marché depuis la création.

Le modèle de 1959 est entièrement renouvelé, avec une carrosserie redessinée qui se caractérise par ses immenses ailerons qui contiennent les feux arrière logés dans des nacelles en forme de fusée.

Rappelons qu’à cette époque, la guerre froide sévit entre les États-Unis et la Russie, particulièrement pour l’appropriation et le développement de l’espace. On parle déjà de bouclier antimissile. C’est la course vers les étoiles que plusieurs adolescents de mon âge découvriront dans les lectures de Tintin, « Objectif lune » et « On a marché sur la lune ».

Les américains symbolisent cette course auprès des citoyens en offrant des modèles de véhicules s’apparentant à des fusées qui deviendront, selon l’écrivain Alvin Toffler dans son best- seller de 1970 « Le choc du futur », des véhicules aériens de monsieur et madame tout le monde.

Découverte de la Cadillac Eldorado 1959

Mon père poursuit la présentation de l’immense pare-brise panoramique aux montants à double incurvation et une calandre dédoublée séparée par une barre centrale, tout au long de l’empattement de 3,30 mètres et une longueur de 18.5 pieds. L’intérieur blanc, en véritable cuir, est de toute beauté.

Il ouvre le capot qui cache un gros bloc moteur V8 de 6,4 litres développant 345 chevaux et le véhicule pèse 2295 kilogrammes ou 5049 livres. L’odomètre du tableau de bord indique une vitesse maximum de 120 milles à l’heure.

Cette Cadillac dévore plus de 20 à 30 litres aux cent kilomètres en conduite normale en ville et environ 15 litres sur l’autoroute, soit environ de 10 à 14 milles au gallon. Aux questions sur la consommation d’essence mon père ajoute : « Quand t’as le moyen de te payer une Cadillac, t’as le moyen d’y mettre du gaz! » Heureusement, en 1959, le gallon d’essence (4,5 litres) coûte moins de 0.50 cents ou 0.11 cents le litre.

À un certain moment, il se penche à l’intérieur, par la vitre du conducteur, et pousse le bouton d’ouverture automatique du toit rétractable. Le mécanisme exécute le mouvement par lequel la Cadillac se déploie avec classe et élégance. Papa ouvre l’immense coffre arrière. En souriant, il dit : « Pas besoin de tente-roulotte. »

Et si on parlait tarifs …

Le modèle Eldorado de base se vend 7,401.00$, mais celui « full equip » construit à 975 exemplaires pour le coupé et en 1320 exemplaires pour le cabriolet frise le 10,000.00$

Le prix du modèle le plus chic « Brougham » peut s’élever jusqu’à 13,075.00$. Ce dernier sera construit à seulement 99 exemplaires et suscite aujourd’hui le rêve des collectionneurs à plus de 150,000$ la copie. On y retrouve les vitres électriques, les sièges électriques réglables en six positions et une suspension pneumatique agrémentant la conduite sur les routes secondaires.

Au Québec, le salaire moyen d’un ouvrier ou d’un professionnel de premier niveau (policier, pompier, infirmière) se situe autour de 75.00$ par semaine ou 3,750.00$ par année.

Lorsque ma mère entend tout ce boucan dans l’entrée de garage et sort dehors, mon père lui dit : « On va changer ton auto pour la Cadillac». Je la regarde, stupéfaite, croyant qu’elle va s’évanouir devant le monstre.

Maman au volant de la Cadillac Eldorado 1959

En 1965, maman est une des femmes privilégiées de Beauport qui conduit sa propre automobile. Elle se tire très bien d’affaires avec sa Chevrolet Bel Air coupé de 1952 vert bouteille.

En s’installant au volant de la Cadillac, elle avance le siège au maximum et dit en riant : « Je ne touche même pas aux pédales! » Elle regarde mon père et les deux s’esclaffent de rire dans une complicité que je ne voyais pas souvent. Notre chien « Rover » un gros boxer de couleur caramel, saute à l’arrière et s’assoit au centre de la banquette. Ce sera désormais sa place!

Mon père aussi roule en Cadillac, façon de faire la promotion du garage JD CHEVROLET OLDSMOBILE sur le boulevard Hamel, dont il est partenaire. Il n’est cependant jamais arrivé à devancer son principal compétiteur sur le Chemin de la Canardière qui bénéficie d’une stratégie de marketing efficace. En 1970, c’est l’âge d’or du hockey junior à Québec. La fille de ce compétiteur travaille avec son père et fréquente un joueur vedette des Remparts de Québec . Il attire au garage de son futur beau-père pas mal plus de monde à lui seul que chez nous avec pas mal moins de publicité.

Maman s’habitue progressivement à dompter son gros paquebot, sauf pour les manœuvres de stationnement. Elle aime bien se promener en convertible mais n’est pas à l’aise avec l’énorme et lourd toit de toile, dont les pentures deviennent capricieuses lorsqu’elle active le mécanisme d’ouverture.

À partir de 1969, elle préfère souvent emprunter ma première voiture, une Pontiac « Strato Chief » 1965, pour faire ses petites commissions en se déplaçant facilement dans la ville. Mais une journée où elle s’arrête à l’épicerie du coin avec la Cadillac, elle laisse le chien dans l’auto. À son retour, elle remarque qu’il a changé de place et est fièrement assis derrière le volant. À l’arrivée de maman, il la regarde et retourne sur la banquette arrière. C’est un bien meilleur système d’alarme que ceux jamais produits à vie par Cadillac!

La Cadillac Eldorado 1959 pour toutes les situations

Maman priorise magasiner à Place Canardière, le premier centre d’achat construit au Québec et inauguré en grande pompe le 1er septembre 1960 par les politiciens de l’époque. Il dispose d’un vaste espace favorisant le stationnement.

L’hiver, la Cadillac se moque des conditions routières avec son allure de gros navire traversant les lames de neige. Mais maman trouve que le système de chauffage ne répond pas rapidement à ses besoins et les carences d’isolation d’un toit en toile n’aident pas la cause..

Je conserve de merveilleux souvenirs de balades en famille en convertible, dont le tour de l’Île d’Orléans où la nature se dévoilait dans toute sa splendeur, les repas à l’auto chez A et W Root Beer où tout le monde nous regardait et le soir, en été, aux pauses santé de la crèmerie Dairy Queen.

La Cadillac Eldorado 1959, un membre de la famille durant des années

La superbe Cadillac a fait partie de la famille durant plus d’une décennie. On en prenait bien soin mais quelle corvée de laver et d’astiquer avant chaque sortie familiale. Mais celle que l’on appelait affectueusement, « la vieille fille » passait une grande partie du temps seule dans le garage.

Je ne me souviens pas exactement quand papa a vendu la Cadillac, probablement vers 1975. Maman lui rappelait souvent préférer une plus petite voiture. Et je n’oublierai jamais le rire saisissant qu’elle avait à chaque fois que l’on abordait le sujet, et ce, jusqu’à il y a quelques années. On se rencontrait à la maison des aînés au Pavillon de Claire sur le boulevard Hamel et elle nous remémorait de belles anecdotes avec entrain et émotions.

Les belles années d’or de la Cadillac prennent fin en 1976 quand la compagnie supprime le cabriolet. Le record de vente est quand même établi en 1977 avec 369,254 voitures vendues dans le monde. Avec une cure minceur en 1979, la Cadillac perd de son prestige et la crise du pétrole fait impitoyablement son œuvre. Elle demeure cependant encore aujourd’hui un symbole de réussite sociale.

93 modèles de Cadillac en 70 ans

Depuis 1950, la compagnie a construit 93 modèles mais rien ne se compare aux années fastes annonçant la conquête lunaire.

La Cadillac de modèle Eldorado de 1959 est entrée dans la légende. Encore aujourd’hui, elle demeure mythique et en demande lors de cérémonies comme les mariages et les bals de finissants. Dans les expositions de voitures anciennes, quand on a la chance de pouvoir en admirer une, elle domine l’attention, bien à sa place, au sommet des autres catégories.

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